25/05/2017

soeur de la perpétuelle indulgence

Selnur Okudan. The ghosts of Hagia Sophia. Istanbul. 2010  .jpgà l'aplomb des menteurs souriant dedans
au troupeau nageant dans les maraisà la pudeur des rituels hideux
à la danse macabre des souvenirs perdus
aux ventres des édredons fantômes
au drame des entrejambes soyeux
à l'allure martiale des bonnes actions
à la colère crispée qui tend bon la peur
aux mathématiques des solidarités trompées
au crime du gardien de la moralité
aux corniches vagabondes des plongeoirs trop courts
à la fausse prudence, à la creuse innocence
à l'abandon des armes devant le trop tard
aux becs décrochés des oiseaux de paradis
aux divans étroits sur lesquels on s'est agenouillé
aux homme-orchestres matant les peaux solitaires
aux parades habillées telles des dérobades
aux tours de passe-passe de concret à d'abstrait
aux siestes épaisses sifflant le grotesque sous le drap
aux exigences asphyxiées sous le désir d'être aimée
aux éponges mal rincées posées sur le bord des éviers
aux chambres d'hôtels où le rance recouvre l'errance
aux avalanches infimes donnant tant d'effroi
aux consciences morales déchirant leur reliure
aux aiguilleurs du ciel faisant grève chaque nuit
aux lacets collets des squelettes qu'on aimait
aux vins jamais dégustés, aux fils à peine tissés
aux îles piquées par l'iode et l'amertume
aux cadrans des belles paroles évaporées
aux pieds de poudre, aux bustes de poussière

je dis je suis là.

22/05/2017

écho, écho, écho, écho...

Lettre d’une religieuse portugaise à son amant

audrey hepburn religieuse

Puis-je jamais être sans maux, tant que je ne vous verrai pas ?

 

En 1669 paraissent cinq « lettres portugaises » anonymes. Dans cette brève correspondance, une jeune religieuse portugaise adresse un cri du cœur tragique à son amant infidèle. Le succès de la publication est immédiat : les lettres connaissent une quarantaine de rééditions avant la fin du siècle. Elles s’imposent comme un véritable modèle de sensibilité amoureuse. Madame de Sévigné en personne propose de qualifier de « portugaise » toute lettre « excessivement tendre » !
On découvre trois siècles plus tard qu’il s’agissait en fait d’un canular, d’une fiction écrite par un homme, le diplomate bordelais Guilleragues. Pourtant, bien qu’elles soient des pastiches de la délicatesse classique, ces lettres portugaises demeurent, dans l’histoire littéraire, comme un parangon de l’expression de l’amour pur. Selon Rilke, qui les a traduites en allemand, « les paroles de cette religieuse contiennent le sentiment tout entier. Sa voix est pareille à celle du rossignol, qui est sans destin ».

 


1669 (Première lettre)

Considère mon amour, jusqu’à quel excès tu as manqué de prévoyance. Ah ! malheureux, tu as été trahi, et tu m’as trahie par des espérances trompeuses. Une passion sur laquelle tu avais fait tant de projets de plaisirs ne te cause présentement qu’un mortel désespoir, qui ne peut être comparé qu’à la cruauté de l’absence qui le cause. Quoi ! cette absence, à laquelle ma douleur, toute ingénieuse qu’elle est, ne peut donner un nom assez funeste, me privera donc pour toujours de regarder ces yeux dans lesquels je voyais tant d’amour, et qui me faisaient connaître des mouvements qui me comblaient de joie, qui me tenaient lieu de toutes choses, et qui enfin me suffisaient ? Hélas ! les miens sont privés de la seule lumière qui les animait, il ne leur reste que des larmes, et je ne les ai employés à aucun usage qu’à pleurer sans cesse, depuis que j’appris que vous étiez enfin résolu à un éloignement qui m’est si insupportable, qu’il me fera mourir en peu de temps.

Cependant il me semble que j’ai quelque attachement pour des malheurs dont vous êtes la seule cause : je vous ai destiné ma vie aussitôt que je vous ai vu, et je sens quelque plaisir en vous la sacrifiant. J’envoie mille fois le jour mes soupirs vers vous, ils vous cherchent en tous lieux, et ils ne me rapportent, pour toute récompense de tant d’inquiétudes, qu’un avertissement trop sincère que me donne ma mauvaise fortune, qui a la cruauté de ne souffrir pas que je me flatte, et qui me dit à tous moments : cesse, cesse, Mariane infortunée, de te consumer vainement, et de chercher un amant que tu ne verras jamais ; qui a passé les mers pour te fuir, qui est en France au milieu des plaisirs, qui ne pense pas un seul moment à tes douleurs, et qui te dispense de tous ces transports, desquels il ne te sait aucun gré.

Mais non, je ne puis me résoudre à juger si injurieusement de vous, et je suis trop intéressée à vous justifier : je ne veux point m’imaginer que vous m’avez oubliée. Ne suis-je pas assez malheureuse sans me tourmenter par de faux soupçons ? Et pourquoi ferais-je des efforts pour ne me plus souvenir de tous les soins que vous avez pris de me témoigner de l’amour ? J’ai été si charmée de tous ces soins, que je serais bien ingrate si je ne vous aimais avec les mêmes emportements que ma passion me donnait, quand je jouissais des témoignages de la vôtre. Comment se peut-il faire que les souvenirs des moments si agréables soient devenus si cruels ? et faut-il que, contre leur nature, ils ne servent qu’à tyranniser mon cœur ?

Hélas ! votre dernière lettre le réduisit en un étrange état : il eut des mouvements si sensibles qu’il fit, ce semble, des efforts pour se séparer de moi et pour vous aller trouver ; je fus si accablée de toutes ces émotions violentes, que je demeurai plus de trois heures abandonnée de tous mes sens : je me défendis de revenir à une vie que je dois perdre pour vous, puisque je ne puis la conserver pour vous ; je revis enfin, malgré moi, la lumière, je me flattais de sentir que je mourais d’amour ; et d’ailleurs j’étais bien aise de n’être plus exposée à voir mon cœur déchiré par la douleur de votre absence. Après ces accidents, j’ai eu beaucoup de différentes indispositions : mais, puis-je jamais être sans maux, tant que je ne vous verrai pas ? Je les supporte cependant sans murmurer, puisqu’ils viennent de vous.

Quoi ? est-ce là la récompense que vous me donnez pour vous avoir si tendrement aimé ? Mais il n’importe, je suis résolue à vous adorer toute ma vie, et à ne voir jamais personne ; et je vous assure que vous ferez bien aussi de n’aimer personne. Pourriez-vous être content d’une passion moins ardente que la mienne ? Vous trouverez, peut-être, plus de beauté (vous m’avez pourtant dit, autrefois, que j’étais assez belle), mais vous ne trouverez jamais tant d’amour, et tout le reste n’est rien. Ne remplissez plus vos lettres de choses inutiles, et ne m’écrivez plus de me souvenir de vous. Je ne puis vous oublier, et je n’oublie pas aussi que vous m’avez fait espérer que vous viendriez passer quelque temps avec moi.

Hélas ! pourquoi n’y voulez-vous pas passer toute votre vie ? S’il m’était possible de sortir de ce malheureux cloître, je n’attendrais pas en Portugal l’effet de vos promesses : j’irais, sans garder aucune mesure, vous chercher, vous suivre, et vous aimer par tout le monde. Je n’ose me flatter que cela puisse être, je ne veux point nourrir une espérance qui me donnerait assurément quelque plaisir, et je ne veux plus être sensible qu’aux douleurs. J’avoue cependant que l’occasion que mon frère m’a donnée de vous écrire a surpris en moi quelques mouvements de joie, et qu’elle a suspendu pour un moment le désespoir où je suis. Je vous conjure de me dire pourquoi vous vous êtes attaché à m’enchanter comme vous avez fait, puisque vous saviez bien que vous deviez m’abandonner ? Et pourquoi avez-vous été si acharné à me rendre malheureuse ? que ne me laissiez-vous en repos dans mon cloître ? vous avais-je fait quelque injure ?

Mais je vous demande pardon : je ne vous impute rien ; je ne suis pas en état de penser à ma vengeance, et j’accuse seulement la rigueur de mon destin. Il me semble qu’en nous séparant, il nous a fait tout le mal que nous pouvions craindre ; il ne saurait séparer nos cœurs ; l’amour, qui est plus puissant que lui, les a unis pour toute notre vie. Si vous prenez quelque intérêt à la mienne, écrivez-moi souvent. Je mérite bien que vous preniez quelque soin de m’apprendre l’état de votre cœur et de votre fortune ; surtout venez me voir.

Adieu, je ne puis quitter ce papier, il tombera entre vos mains, je voudrais bien avoir le même bonheur : hélas ! insensée que je suis, je m’aperçois bien que cela n’est pas possible. Adieu, je n’en puis plus. Adieu, aimez-moi toujours ; et faites-moi souffrir encore plus de maux."

12/05/2017

perçu

une odeur de cuivre.
radicaux libres.
aucune notion sans colère.
hermétisme des mots qui ne disent pas qui est la bouche.
dans le lit, les sillons creusent.
plus d'eau au bord des crevasses.
besoin d'écrire sur la fenêtre.
les phrases sans verbe sans verve.
rage du silence qui n'a pas dit son dernier mot.
habituelle rengaine d'être au coeur du cyclone, l'oeil crevé.
la beauté et la lumière et la nature, tout ça, bof.
disque enrayé, moteur flou.
au fond, un chant épuisé qui souffle un chardon.

encore des punaises à retirer du plafond et un rituel à divulguer.
ruines, je vous reconnais. et vous aime, aussi.

douceurs entendues, je ne vous crois plus mais je vous prends contre mes seins, pour jouer au feu de l'instant.
douceurs, vous me faites attendre.

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11/05/2017

Un dormeur du val... parmi d'autres.

"Je suis un homme qu'on ne voit pas. Non, rien de commun avec ces fantômes qui hantaient Edgar Allen Poe ; rien à voir, non plus, avec les ectoplasmes de vos productions hollywoodiennes. Je suis un homme réel, de chair et d'os, de fibres et de liquides — on pourrait même dire que je possède un esprit. Je suis invisible, comprenez bien, simplement parce que les gens refusent de me voir. Comme les têtes sans corps que l'on voit parfois dans les exhibitions foraines, j'ai l'air d'avoir été entouré de miroirs en gros verre déformant. Quand ils s'approchent de moi, les gens ne voient que mon environnement, eux-mêmes, ou des fantasmes de leur imagination — en fait, tout et n'importe quoi, sauf moi. Mon invisibilité n'est pas davantage une question d'accident biochimique survenu à mon épiderme. Cette invisibilité dont je parle est due à une disposition particulière des yeux des gens que je rencontre. Elle tient à la construction de leurs yeux internes, ces yeux avec lesquels, par le truchement de leurs yeux physiques, ils regardent la réalité. Je ne me plains pas, je ne proteste pas non plus. Il est parfois avantageux de n'être pas vu, encore que, dans l'ensemble, cela vous porte plutôt sur les nerfs. Et puis, aussi, ces gens dont la vision est mauvaise se cognent à vous sans arrêt. Ou même, il vous arrive souvent de douter réellement de votre existence. Vous vous demandez si vous n'êtes pas simplement un fantôme dans l'esprit d'autrui. Disons, un personnage de cauchemar, que le dormeur essaye désespérément de détruire."

Raph ELLISON - Homme invisible, pour qui chantes-tu?, traduit de l'américain par Magali et Robert Merle, Paris, Grasset, «Les Cahiers rouges», 1969.

Anaïs Boudot - Sans titre, Série “ Fêlures “, 2014.jpg

29/04/2017

lit debout

One night to be confused
One night to speed up truth
We had a promise made
Four hands and then away
Both under influence
We had divine scent
To know what to say
Mind is a razorblade

To call for hands of above, to lean on
Wouldn't be good enough for me, no

One night of magic rush
The start: a simpel touch
One night to push and scream
And then relief
Ten days of perfect tunes
The colours red and blue
We had a promise made
We were in love

To call for hands of above, to lean on
Wouldn't be good enough for me, no

To call for hands of above, to lean on
Wouldn't be good enough

And you
You knew the hand of a devil
And you
Kept us awake with wolves teeth
Sharing different heartbeats in one night

To call for hands of above, to lean on
Wouldn't be good enough for me, no

To call for hands of above, to lean on
Wouldn't be good enough

Written by Niladri Kumar

22/02/2017

destinée...

La jalousie précède l'imagination.
La jalousie, c'est la vision plus forte que la vue.

Pascal Quignard.

W. T. Benda, Masks, 1920s.jpg

21/02/2017

l'égocratie

petit mot, égocratie, résumé des sédimentations. sédimentations des manques et des étouffements. étouffements des nombrils et des cellules. cellules dans lesquelles on enferme celle ou celui qui dit tu. tu es un faut je un faux je. je suis pas celle que tu crois. crois moi croix de fer on n'a plus rien à faire. faire le bien n'est pas un idéal, c'est un quotidien basé sur l'effort. effort de frappe et frappe moi avec tes tentatives. tentatives de bouc émissaire, commissaire. des lèvres, des pores, des rebonds. sans force, sans honte, sans retour.

460px-frida_kahlo_self_portrait.jpg

hypocrisie de la bienveillance détrônant le silence

rhooo comment osez-vous retirer les preuves de vos yeux?
rhooo comment osez-vous dissimuler ce que tout le monde sait-voit?
rhooo comment osez-vous jouer à colin-maillard lorsque vous êtes nus?
rhooo comment osez-vous ???

 

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Mot clé

A.− FORTIF., vx. Ouverture pratiquée dans un ouvrage pour pointer et tirer le canon et dont l'ébrasement est généralement extérieur (par opposition au créneau). Quelques archères, et des rares embrasures des canons (Gracq, Syrtes,1951, p. 22).
B.− Usuel. Ouverture pratiquée dans l'épaisseur d'un mur et permettant d'y placer une porte, une fenêtre. Embrasure d'une porte, d'une fenêtre; embrasure profonde. Il parvint à la porter, à la pousser jusque dans l'embrasure d'une porte cochère (Martin du G., Thib.,Été 14, 1936, p. 554).Une seule petite fenêtre dans une embrasure d'un mètre de profondeur (Triolet, Prem. accroc,1945, p. 13):
... en manches de chemise et les mains dans les poches, il vint s'appuyer contre l'embrasure de la porte. Green, Moïra,1950, p. 98.
En partic. Biais donné à l'épaisseur du mur où est pratiquée l'ouverture. Synon. ébrasement.Les côtés de cette fenêtre n'ont pas assez d'embrasure (Ac.1932).
P. ext. Tout espace ouvrant sur l'extérieur. Derrière le bois des fauteuils, et sous le tapis, dans l'embrasure des rideaux, des petits bouts de papier (Aragon, Beaux quart.,1936, p. 31).L'avant-bras passé dans l'embrasure de sa robe de chambre (Queneau, Loin Rueil,1944, p. 80).
P. anal., ODONTOLOGIE Embrasure gingivale. ,,Espace délimité, dans un plan sagittal, par le point (ou la surface) de contact de deux dents adjacentes, par le septum interdentaire et latéralement par une partie des faces proximales de ces deux dents`` (Sins. Parodontol. 1973).
 
Prononc. et Orth. : [ɑ ̃bʀ ɑzy:ʀ]. Mais [ɑ ̃bʀa-] ds Dub. et Lar. Lang. fr. Cf. embraser. Le mot est admis ds Ac. 1694-1932. Étymol. et Hist. 1. 1522 « action de mettre le feu » (J. Bouchet, les Regnars traversant, fo96 rods Gdf.); 2. 1539 archit. (M. Roy, Artistes et monuments de la Renaissance en France, t. 1, p. 236); 3. 1616 « ouverture pratiquée dans un mur pour pointer le canon » (d'Aub., Hist., I, 245 ds Littré). Dér. du rad. de embraser* « mettre le feu » et « élargir »; suff. -ure*. Fréq. abs. littér. : 381. Fréq. rel. littér. : xixes. : a) 483, b) 841; xxes. : a) 579, b) 408. Bbg. Archit. 1972, p. 79. − Rommel 1954, p. 168.

18/02/2017

le rat des villes et le rat des chants

bienheureux les terriers qui n'ont jamais vécu de coup de grisou.
bienheureux les amoureux ré-unis dans le nid bien construit.
bienheureux les avis sur soi et les conseils des autres.
bienheureux les incapables d'avoir transmis la peur.
bienheureux les couloirs, les salles d'attente et les tunnels.
bienheureux les interstices entre le temps dévoré et l'éternel.
bienheureux les nerfs à vif mutés en miel colérique.
bienheureux les mensonges d'esprit et les creux d'âmes.
bienheureux les doigts qui entrent dans le sang pour évider leur propre angoisse.
bienheureux les à priori et les dévolus qui dégagent la raison.
bienheureux les pavés de l'enfer et leurs bonnes intentions.
bienheureux les travaux forcés et les désengagements de l'intime société.
bienheureux les violents qui se cachent dans les corps de pères attendris.
bienheureux les coups bas et les actes gratuits faisant fi des intériorités.
bienheureux les hommes affaiblis uniquement par eux-mêmes.

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blue velvet

le bleu est la couleur de l'amour, celui qui dure toujours, entre l'irréel et le ciel.
le rouge, c'est aussi la couleur de l'amour, celui qui dure pour soi, entre le ponctuel et le sang.

je dois être daltonienne des couleurs primaires... à moins que les écrans de fumée aient été bien trop sulfureux.

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06/02/2017

En dessous du titre

Saudade en boucles

pour retirer les chewing gums de mon trottoir.

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perturbations atmosphériques

Fado.
Musique pour le sol.
Notes de terre et d'eaux.

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le soleil ne cache pas la mort - acte 2

Tu es l'animal, perché, terré, aux aguets. Peu importe le coin, tu observes. Queue et yeux vrillés dans l'absurdité de la cité. Tu es un grand animal, de ceux qu'on craint parfois. Pourtant, la plupart du temps, on ne te voit pas, on ne te sait pas, on ne te sent pas. A la limite, on perçoit une ombre, une sensation de présence. Il y a bien des lieux pour te trouver endormi et t'observer sans tracer. L'un d'entre eux. Le lit. Grand lieu de ton abandon. Tu sais écarteler tes membres de sorte qu'on peut te penser souple, plus grand aussi, plus à l'aise, plus en lien avec ce qui est vivant. C'est au lever du jour qu'on perçoit ton incommensurable maladresse, de celle que les échassiers et les albatros ont en commun. Tu traverses alors l'espace de manière dirigée. Faire ça, refaire ça, passer là, pour faire et faire et faire quelque chose qui soit cohérent avec l'espace. Organiser, viser, dessiner le moment, comme si tout avait une raison d'être. Tu te rends indispensable par ta démesurément grande adaptation. Tellement que tes contours entrent dans les murs, dans le sol, dans les draps. Ta place est en fait toute la place. Ta perte est en fait toutes les pertes. Dehors tes errances sont nobles. Elles permettent aux moineaux, aux chats, aux renards de ne pas craindre l'humain, en tout cas à ce moment. Ta transfiguration passe par le regard de ces êtres du silence. Tu n'auras pas d'autres choix que d'avoir un imaginaire cosmique, des rêves sibyllins, et des tourments universels. Je te dis tu car il semble que malgré les apparences du flou et du trou, je te connais, je crois même que je t'aime, entre les marais et les dénivelés. Au fond du bâtiment que tu habites la plupart du temps, entre un ascenseur et un couloir, un passage étriqué mais pas pour ton corps. Vers un jardin qui attend que tu y meurs. Comme un animal qui connait sa dernière place, tu t'y loveras entre tes dernières syncopes. J'imagine que tu auras choisi l'essence de l'arbre, l'hydrométrie de l'humus et la couleur des feuilles pour t'accompagner dans ton dernier paysage. Quelque part dans la rétine qui me tient au monde, je sais quelles lignes t'appartiennent et quelles sinuosités m'ont invitée à danser.

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29/09/2016

Eros, retourne dans ta cage?

ce moment de servitude
où les images appellent le corps
celui-celle qui attise la braise
dévoile ainsi son incommensurable manque

et celui-celle qui regarde, observe, commente, aime, dévoile à son tour l'incommensurable manque.

les âmes sont vives, violentes, stupides et mensongères, elles invitent celui-celle qui retient tout dans son corps, par habitude, par décret, par pacte intestin, à ne plus être celui-celle qu'il-elle croit mais celui-celle qu'il-elle sait. 

un apprentissage de l'acier, du bois flottant, de l'éther.

2chiromancie-projections.pngSurtout après, il faudrait que la permission reste ouverte et qu'elle ne soit pas recouverte par une plaque d'égout, surnom le plus au sol de la peur.

26/09/2016

il y a quelque chose de pourri aux royaumes des privilégiés

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il y aura toujours ces herbes dans les jardins en creux
dans les rêveries vagabondes
entre deux trous de pots d'échappement
et des peaux à ignorer un peu pour mieux lécher
et des inconvenantes délicatesses
et des incommensurables désirs à ne pas être là
et des injonctions du monde en guise d'interstices

et ces cordes sur lesquelles on tire comme des pendus
et ces liens pour lesquels on ne dirait plus rien
et ces exactitudes dont les corps ne foutent
et ces silences qui virevoltent jusqu'à tuer le pas
et les permissions qu'on oublie parce que nous ne sommes plus des gamins
et les sorties de secours terriers trop petits pour nos corps

et rien ne lâche
et tout est lâche
et la pugnacité du végétal
et la véracité de l'animal
et l'inconditionnelle mesure que l'humain aime trop la mort.


19/04/2016

à un moment

à un moment précis, 

on a envie de coller tous les moments ensemble, passés à être en train d'être

d'appuyer pour que la colle sèche

que les strates ne soient plus que ligne

et qu'enfin, on puisse être funambule mais en marche 

vers d'autres strates

mais le vivant ne s'empare jamais des lignes, ni des carrés d'ailleurs.

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13/04/2016

corps célestes

faute de terres.

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lonesome cowboys

"La solitude. C'était l'unique passion réellement active qui me restait à présent, ma seule obsession véritable. J'avais acquis, du moins l'espérais-je, avec les années, les mauvaises années en particulier, une certaine patience, et je me considérais comme relativement mesuré dans mes propos, et même persévérant, vertus qui m'avaient toujours si évidemment manqué, et je voyais comme enfin révolue l’époque ou je m’épuisais en rébellions futiles. (...) À présent je menais, ou du moins en avais-je l'illusion, une guerre beaucoup plus saine, plus limitée, plus circonspecte : elle consistait essentiellement en évitements prudents et en retraites mûrement préméditées."

(Alfred Hayes, Une jolie fille comme ça)

 

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Marina Abramovic and Ulay. That Self–Point of Contact. 1980.jpg
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Wally Elenbaas. Alice. 1953-1955.jpg
 
 
  
 
 
 
 
 
 
 
 
 
« Et si nous revenons à la solitude, il nous devient de plus en plus clair qu’elle n’est pas une chose qu’il nous est loisible de prendre ou de laisser. Nous sommes solitude. Nous pouvons, il est vrai, nous donner le change et faire comme si cela n’était pas. Mais c’est tout."
(Rilke, lettre à un jeune poète)

best of

fragments du réel.
morceaux choisis.
ordre rétabli dans éparpillement engoncé.
coeur sourire à plat.
valises boulets.
ombres de l'enfance vacillent.
reconnaissance d'un corps à tendre.
division et multiplication.
virages intestins.
mardis, samedis, tous éteints.
vite, combles.
vite, caves.
vite, supérettes d'Eros.
vite, les autres autour.
vite, couleuvres et méduses.

je viens d'apprendre qu'une pieuvre s'est échappée d'un aquarium par un tuyau de vidange pour retrouver la mer.

ouf

ça

c'est

une

vraie

bonne

nouvelle.

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autre

tu ne sais rien de mon angoisse
rien de mes journées avortées
tu voudrais ombre implacable
coller à ma peau
et suivre le lent cheminement
de la mort dans mes veines
ombre implacable d'un amour
qui aurait pu vivre
comme une semence détachée
de ses yeux

Francis Giauque, Terre de dénuement, 1968.

12/04/2016

NDE

en un clin d'oeil,
faire le tour d'un temps barbelé et plus si affinités
et les voir défiler
ces moments où la vérité semblait être centre

curieux moment comme d'avant la mort
roulement de tambours et vrille de ventricules


film à couper au couteau
montage en quête de calme.

 

Un_Chien_Andalou2.jpgbunuel-dali-un-chien-andalou.jpg

laissée

c'est le moment du corps en berne, l'immense intimité réduite au froid, l'incommensurable promesse dévitalisée.
Un je retrouvé perdu au bord d'un trottoir une nuit, hagard et virulent, cherchant querelle aux vents et au sol. Sommeil hachuré et os encrassés.
Les maisons s'allument et s'éteignent avec les choses du jour et de la nuit.
Plus rien ne frémit, aucun bruit n'est précieux.
Le soupir et l'épaule coincés sous le tapis.
Les mots interviennent dans le coeur, ils percent, ils frappent, ils désolent.
Le son ne fait pas sens, alors tout est infiltré, tout s'atténue quand il y a la litière à changer, le coin de table à cogner, la lessive à étendre, le pas de porte à franchir, cette rue à ne pas concevoir, ce lieu à ne pas revisiter.
Le goût d'un sac en plastique sous la langue.
L'odeur d'un marais dans l'oeil.
Et la neutralisation de l'écho.
Et la neutralité des va-et-vients.

Leila Forés. Invisible day. 2015.jpgça s'évapore, pourrait susurrer le temps à l'oreille
ça resourcillera, pourrait craqueler la peau
ça répercutera, pourrait déniveler le regard dans le noir

y a rien qui vaille.

fantômes, consolez.

10/04/2016

d'avant là

qu'allons nous faire des souvenirs, de ceux qui n'ont eu d'éclat qu'avec le corps, les ferons nous vriller vers le non-sens, le monstre puis l'oubli? auront-ils le goût des autres choses qui n'ont pas fait bon vivre? la coagulation fait elle effet après la brèche dans la paroi? la vasoconstriction rendra t elle l'image floue? que deviendront-ils ces instants T où toutes les verticalités s'accordaient où toutes les singularités fusaient? que deviennent les souvenirs dont la trace ne semblaient pourtant pas importante au moment mais qui le lendemain faisait le bout de chemin en plus? comment ne pas figer les étapes en un creux? DSC02889.JPG comment ne pas faire l'amalgame entre les mots et les caresses? comment nourrir l'indépendance de chaque souvenir pour qu'aucun ne s'épuise avec le temps et la colère et la tristesse? comment éviter que les strates de la somesthésie s'aplatissent? comment ne pas sombrer après que chaque je t'aime ait été si grandiloquent ? comment garder le possible qui a été ferment dans sa ténacité, sa tension et sa vigueur? comment ne pas rester embrumée dans le trop de réponses faites par soi-même? comment scruter son squelette sans échouer sur les fractures? comment garder la lumière du phare quand les plombs ont sauté? comment rester vivante dans les dermes quand la peau n'est plus tendue que par la torpeur? 

25/01/2016

décalage horaire

y a des 22h22 vraiment plus rudes que d'autres.

Question de latitudes...schema-pour-le-1.png

re-cherche

raymond radiguet diable corps encheres.jpg silences - diable en retrait - propositions impositions sans mains - quête d'un temps sans soi-e - parloir bouche cousue - attentions à ne pas prêter attention aux détails - conseils à un jeune mort - précautions - bousculades intérieures, ne montre rien - pleurs d'oreilles, peurs de tempes - abandon d'un temps - manque de virage - vie, vie, vie, pends ton cou à tes jambes - vrilles - noeuds émouvants - sympathie pour le diable, en retrait - aversion pour les caves - tire la bobinette - tire une tronche - tire la chasse - tire sur l'ambulance - conséquences de l'amour - conséquences des zones de confort - permutations - lits creux - bras insensés - bouches doubles - poils et suées - éteins ne dis rien - pas d'ailleurs, pas d'ici - rewind futile - silences.

02/11/2015

Le guignon de Mallarmé

 

Brouillons d'écrivains Georges Bataille, Les Larmes d'Éros.jpgAu-dessus du bétail ahuri des humains
Bondissaient en clartés les sauvages crinières
Des mendieurs d'azur le pied dans nos chemins.

Un noir vent sur leur marche éployé pour bannières
La flagellait de froid tel jusque dans la chair,
Qu'il y creusait aussi d'irritables ornières.

Toujours avec l'espoir de rencontrer la mer,
Ils voyageaient sans pain, sans bâtons et sans urnes,
Mordant au citron d'or de l'idéal amer.

La plupart râla dans les défilés nocturnes,
S'enivrant du bonheur de voir couler son sang,
Ô Mort le seul baiser aux bouches taciturnes !

Leur défaite, c'est par un ange très puissant
Debout à l'horizon dans le nu de son glaive :
Une pourpre se caille au sein reconnaissant.

Ils tètent la douleur comme ils tétaient le rêve
Et quand ils vont rythmant des pleurs voluptueux
Le peuple s'agenouille et leur mère se lève.

Ceux-là sont consolés, sûrs et majestueux ;
Mais traînent à leurs pas cent frères qu'on bafoue,
Dérisoires martyrs de hasards tortueux.

Le sel pareil des pleurs ronge leur douce joue,
Ils mangent de la cendre avec le même amour,
Mais vulgaire ou bouffon le destin qui les roue.

Ils pouvaient exciter aussi comme un tambour
La servile pitié des races à voix ternes,
Egaux de Prométhée à qui manque un vautour !

Non, vils et fréquentant les déserts sans citerne,
Ils courent sous le fouet d'un monarque rageur,
Le Guignon, dont le rire inouï les prosterne.

Amants, il saute en croupe à trois, le partageur !
Puis le torrent franchi, vous plonge en une mare
Et laisse un bloc boueux du blanc couple nageur.

Grâce à lui, si l'un souffle à son buccin bizarre,
Des enfants nous tordront en un rire obstiné
Qui, le poing à leur cul, singeront sa fanfare.

Grâce à lui, si l'une orne à point un sein fané
Par une rose qui nubile le rallume,
De la bave luira sur son bouquet damné.

Et ce squelette nain, coiffé d'un feutre à plume
Et botté, dont l'aisselle a pour poils vrais des vers,
Est pour eux l'infini de la vaste amertume.

Vexés ne vont-ils pas provoquer le pervers,
Leur rapière grinçant suit le rayon de lune
Qui neige en sa carcasse et qui passe au travers.

Désolés sans l'orgueil qui sacre l'infortune,
Et tristes de venger leurs os de coups de bec,
Ils convoitent la haine, au lieu de la rancune.

Ils sont l'amusement des racleurs de rebec,
Des marmots, des putains et de la vieille engeance
Des loqueteux dansant quand le broc est à sec.

Les poètes bons pour l'aumône ou la vengeance,
Ne connaissant le mal de ces dieux effacés,
Les disent ennuyeux et sans intelligence.

" Ils peuvent fuir ayant de chaque exploit assez,
" Comme un vierge cheval écume de tempête
" Plutôt que de partir en galops cuirassés.

" Nous soûlerons d'encens le vainqueur dans la fête :
" Mais eux, pourquoi n'endosser pas, ces baladins,
" D'écarlate haillon hurlant que l'on s'arrête ! "

Quand en face tous leur ont craché les dédains,
Nuls et la barbe à mots bas priant le tonnerre,
Ces héros excédés de malaises badins

Vont ridiculement se pendre au réverbère.

24/10/2015

noeud #18476#

le souci est l'immobilisme
qui empiète sur la notion de confort
et balaie devant la porte de la sclérose.

voyager immobile.
comment voyager dans l'espace temps dans une machine qui ne nécessite pas qu'elle se déplace...
comment être en mouvement même assis-couché-debout?

 

question simple posé à mon âme totalisante et à mon inconscient totalitaire.

Noell Oszvalld (2).jpg

 

(art by Noell Oswalld)

09/09/2015

Extrait de La vie est courbe, de Jacques Rebotier

acte 1, scène 2:

En revenant d'une soirée, une jeune femme dont j'ai oublié le nom décida de me faire une pipe. Dans sa R 5 ( je ne conduisais jamais ). Faisant appel à toute la force de mon vide, je réussis à être de bois, sauf là où précisément il eût fallu que je le fusse.
Elle en resta ... On n'est pas de bois, quand même !
Si.

D'ailleurs, je rayai les soirées.

Pendant vingt-cinq ans, je fus patiemment à la recherche du meilleur moyen d'avoir tort.

"Très tôt j'ai manifesté cette aptitude à l'inexistence.

Aussi loin que je me souvienne, j'ai eu besoin de m'effacer dans les portes, les fleurs des papiers peints, la pénombre des couloirs de bureaux.

Vers dix-huit ans, je tendis vers le nul.

Ne pas faire de vagues, qui peuvent provoquer des cataclysmes.
Ne pas avoir d'opinions, d'où savent toujours surgir les vagues.
Mettre le pied sur toute source d'opinion !

Aux propositions d'avancement dans mon emploi, comme aux avances des filles, je répondais par des reculades incolores. En fait, je ne reculais nullement - ce qui eût peut-être trahi un début d'émotion -, je stationnais.

Je fus successivement un écrivain rentré, un chirurgien rentré, un mathématicien rentré, un chef de projet rentré, un pupitreur rentré, un aide-comptable rentré et un être humain rentré. Sur la voie de la néganthropie je progressais à pas de loup (discret).

"N'oublie pas ton écharpe transparente" disait Maman."
A l'arrêt de bus, je laissais passer tout le monde pour ne pas avoir l'air de ne pas laisser passer tout le monde. Chaque jour, j'attendais ainsi des heures entières. La police finit par m'embarquer pour tapinage.
Je m'abstins soigneusement de nier.

Fin des transports en commun !

A vingt-neuf ans, j'avais réussi à ne plus entendre les questions que l'on me posait.
Tout désir sexuel s'était maintenant évanoui du champ de mon inconscience. Presque disparu : certains diptères, à cause sans doute de ce que je soupçonnai être leur propre tendance à la micromanie, m'inspiraient encore quelque tressaillement, avec leur tout petit derrière qui s'agitait faiblement.
Je les exterminai.

A quarante ans, j'étais un micromane confirmé ; non seulement j'ignorais les autres - individuellement et dans leur globalité - mais les autres m'ignoraient. Aucune invite, aucun signe, de quelque sorte qu'ils fussent, ne me parvenait plus, car j'émettais, avec économie, les plus clairs signaux de l'insignifiance.

J'éradiquai, j'éradiquai toujours.

Ma méthode était simple. De soi-même on pouvait toujours effacer la moitié, puis la moitié, puis encore la moitié. (Les moitiés s'effondraient comme des falaises).
Je visais l'anti-moi.

Durant toutes ces périodes, la télévision m'aida beaucoup.

Mon comportement prodigieusement vidogène, néantifère, finit par porter effet sur mon entourage : mon hamster commença à ne plus me regarder, le facteur à ne plus apporter mon courrier, la sonnette d'entrée à ne plus vouloir sonner.

Je mourus dans ma propre indifférence."

03/07/2015

de George Sand à...

Lettre de George Sand à Pietro Pagello DSC09320.JPG

" Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les mêmes pensées ni le même langage ; avons-nous du moins des cœurs semblables ?

Le tiède et brumeux climat d'où je viens m'a laissé des impressions douces et mélancoliques : le généreux soleil qui a bruni ton front, quelles passions t'a-t-il données ? Je sais aimer et souffrir, et toi, comment aimes-tu ?

L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de tes bras, l'audace de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta passion ni la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi ; je suis auprès de toi comme une pâle statue, je te regarde avec étonnement, avec désir, avec inquiétude.

Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai jamais. Tu prononces à peine quelques mots dans ma langue, et je ne sais pas assez de la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-être est-il impossible que je me fasse comprendre quand même je connaîtrais à fond la langue que tu parles.

Les lieux où nous avons vécu, les hommes qui nous ont enseignés, sont cause que nous avons sans doute des idées, des sentiments et des besoins inexplicables l'un pour l'autre. Ma nature débile et ton tempérament de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu dois ignorer ou mépriser les mille souffrances légères qui m'atteignent, tu dois rire de ce qui me fait pleurer.

Peut-être ne connais-tu pas les larmes.

Seras-tu pour moi un appui ou un maître ? Me consoleras-tu des maux que j'ai soufferts avant de te rencontrer ? Sauras-tu pourquoi je suis triste ? Connais-tu la compassion, la patience, l'amitié ?

On t'a élevé peut-être dans la conviction que les femmes n'ont pas d'âme. Sais-tu qu'elles en ont une ? N'es-tu ni chrétien ni musulman, ni civilisé ni barbare ; es-tu un homme ? Qu'y a-t-il dans cette mâle poitrine, dans cet œil de lion, dans ce front superbe ? Y a-t-il en toi une pensée noble et pure, un sentiment fraternel et pieux ? Quand tu dors, rêves-tu que tu voles vers le ciel ? Quand les hommes te font du mal, espères-tu en Dieu ?

Serai-je ta compagne ou ton esclave ? Me désires-tu ou m'aimes-tu ? Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu me remercier ? Quand je te rendrai heureux, sauras-tu me le dire ?

Sais-tu ce que je suis, ou t'inquiètes-tu de ne pas le savoir ? Suis-je pour toi quelque chose d'inconnu qui te fait chercher et songer, ou ne suis-je à tes yeux qu'une femme semblable à celles qui engraissent dans les harems ? Ton œil, où je crois voir briller un éclair divin, n'exprime-t-il qu'un désir semblable à celui que ces femmes apaisent ? Sais-tu ce que c'est que le désir de l'âme que n'assouvissent pas les temps, qu'aucune caresse humaine n'endort ni ne fatigue ?

Quand ta maîtresse s'endort dans tes bras, restes-tu éveillé à la regarder, à prier Dieu et à pleurer ?

Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et abruti, ou te jettent-ils dans une extase divine ? Ton âme survit-elle à ton corps, quand tu quittes le sein de celle que tu aimes ?

Oh ! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses ou si tu te reposes ?

Quand ton regard deviendra languissant, sera-ce de tendresse ou de lassitude ?

Peut-être penses-tu que tu ne me connais pas… que je ne te connais pas. Je ne sais ni ta vie passée, ni ton caractère, ni ce que les hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-être es-tu le premier, peut-être le dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-être serai-je forcée de te haïr bientôt.

Si tu étais un homme de ma patrie, je t'interrogerais et tu me comprendrais. Mais je serais peut-être plus malheureuse encore, car tu me tromperais.

Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines promesses et de faux serments. Tu m'aimeras comme tu sais et comme tu peux aimer. Ce que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu le possèdes. Les regards et les caresses d'amour qui m'ont toujours menti, tu me les laisseras expliquer à mon gré, sans y joindre de trompeuses paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler éloquemment ton silence. J'attribuerai à tes actions l'intention que je te désirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton âme s'adresse à la mienne ; quand tu regarderas le ciel, je croirai que ton intelligence remonte vers le foyer éternel dont elle émane.

Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme que je puisse toujours la croire belle."

( SAND (George), Lettres d'une vie, Folio Classique, 2004 ; Image : Wikipédia )