16/07/2009

Archive du 29/03/2005

Chaque année, juste après l’hiver, je renais. D’œufs en œufs, de cocons en cocons, je mue, brûlant chaque souvenir, enflammant chaque étape, annihilant tout principe de lien affectif. L’isolement fait le printemps. Saleté de lapin blanc au regard myxomatosé qui court après un temps bien trop présent, j’aime l’instabilité du renouveau, la fragilité du recommencement.

 

En écrasant les ruines, je gèle toute notion passéiste, toute dimension nostalgique. J’erre dans cette ère de glace, princesse de banquise au sein d’une crevasse, invisible. Je ne me cache pas sous les cloches d’amoureux, dans les boîtes à bonbons, ni même dans les poches trouées des amis, je suis transparente devant les regards effarés des samaritains, je suis imperturbable, ne subissant pas les fluctuations des chaleurs primitives. J’use de cette religieuse immobilité, profitant du principe intrinsèque du moment présent, perturbant les optimistes égarés, provoquant les pessimistes avertis. Point de rancœur quand on oublie l’amour, point d’indigestion quand le festin est frugal, point de nostalgie quand l’implication est spartiate. Point de jachère quand le vide est divin. Cruelle et laconique perception des autres qui tue le centre. Oublier, c’est se souvenir du contraire du souvenir. La pensée s’ébauche à chaque seconde.

 

Alors, à l’approche de la mort, je paraîtrai fraîche et jeune, sans vie usagée, ni santé périodique que seuls les extravertis du palpitant, les pondérés et les tristes raisonnables adoptent. Je me moque du cycle perpétuel, j’abuse de résurrection comme d’autres de langueur. Je suis celle qu’on ne reconnaît jamais, celle qui ignore qu’on l’ignore. Un plus Un égalent un. Les dés pipés d’une petite mort sans cesse répétée, une mise en abîmes insensée. Je possède cet idéal de survie sans subir la lassitude de la perte, je respire au dessus des autres.
Ils aiment quand j’oublie, ils souffrent quand je gomme, ils hurlent quand j’omets. Leur calendrier coincé dans leurs gorges rougeaudes, je jubile de jours premiers sans cesse reproduits. La fatalité a cette assurance bénie qui pétrit les gargouilles de bénitier, je ne suis que source, pas fontaine. Je suis la lance, pas la cible. Je suis la frontière, pas le drapeau. Je suis jeune, pas vivante.

Et si je crève la bouche fermée, c’est que le silence gavé aura été mon seul langage. Et pour cela, personne ne pleurera, surtout pas moi.

Badebec - 29/03/2005

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