13/06/2010

besoin, envie, rêve, projet

burning_piano

je regrette souvent de ne jamais avoir pris de réel plaisir à jouer du piano (je détestais de toute façon cette flûte traversière ennemie avec ce gras professeur qui plaçait ma main contre son gras bas-ventre pour que je ressente sa grasse respiration, et je détestais cette clarinette futile et obsolète).
J'ai "eu" ce qu'il me fallait pourtant, chez ma mère, un piano d'étude simple et plutôt baroque dans l'entrée de cette maison (que j'ai toujours tant détestée, je devais la nettoyer chaque week-end - 14 pièces avec le garage dans lequel la chienne Tina chiait et pissait, derrière la voiture). ce piano donc, placé dans le hall d'entrée, entre une mée à bois coupé et un fauteuil bourgeois et un porte-manteau surchargé de vieilles laisses de chien et de manteaux d'hiver. Cette entrée donnait sur un début du jardin, devant la maison, j'ai toujours eu honte pensant que les passants dans la rue pourraient percevoir que je ne prenais pas mon pied avec cet instrument. Instrument classique plutôt bourgeois lui aussi, qui faisait un peu tache dans le quartier des mobylettes et du hip hop.
Assise devant cet instrument imposant, je n'ai jamais senti l'embellie, l'accalmie, l'envolée, l'allégorie sauf peut-être une ou deux fois. Un soir que ma mère travaillait tard ou un matin que j'avais une passion amoureuse (râteau) en chantier?

Le professeur qui a remplacé les cours du conservatoire (bien trop chiants disais-je pour qu'on change qqch) était jeune, blond, plutôt imberbe.
La gigantesque maison de ses parents (sa mère prof de violon, sa soeur soliste à l'Orchestre européen, son père, pianiste et autre notable activité) me faisait un bien étrange. Quand je sonnais (tirais la cloche) et que j'entendais la porte lourde d'entrée et les pas du prof sur le gravier, mon coeur battait si fort que je pensais que la rue m'entendait.
Une fois que sa mère remplaçait ce prof (dont j'ai du être amoureuse car j'ai toujours été amoureuse des profs, des mentors, des gens éduqués, des érudits, des idoles, des hommes perturbés, des hommes doués de qqch d'indéfinissable, toujours) car il était en tournée. pendant le cours, sa mère était au téléphone, j'ai senti que je pouvais vagabonder pendant cette conversation qui allait être longue. Je suis montée dans les étages. Velours et barres de laiton sur les marches, bois poli de la rampe, odeur de cire et de citron, grandes fenêtres, incroyables plantes sans aucune feuille jaune, comme dans un épisode d'Arsène Lupin.
Je suis entrée dans un bureau. Des dizaines de dossiers rangés comme des bêtes de bétail à l'abattoir, des lampes d'avocat, vertes en verre, sans un aucun grain de poussière.
Tout donnait à faire attention. J'ai ouvert quelques tiroirs, je cherchais à voler, à prendre ce que je n'avais pas ou que je croyais ne pas avoir ou quelque chose que j'avais mais sous une forme vulgaire, complexée, rugueuse.
Je voulais manger un lien familial, sucer un bout de bonheur étranger. Tout ici sentait les dimanches dans le jardin, la bonne avec le plateau apportant de la limonade faite maison, une jam baroque, une session familiale à plusieurs mains sur ce piano, ou un mini orchestre de gens bien hydratés, sans boutons, ni verrues. Ce piano qui donnait sur le jardin de derrière à travers des porte-fenêtres sculptées, c'était le piano au milieu de leur monde, ce monde qui m'avait intriguée. Leur gentillesse précieuse qu'ils montraient constamment en parlant les uns des autres sans jamais déborder de leur bouche.
Bien sûr, je n'étais plus assez enfant pour croire qu'il n'y avait jamais de heurts entre eux, de potentielles bagarres mais ce piano en milieu de la maison de 4 étages, ce piano avec vue sur ce jardin avec un saule pleureur (le cliché était si réel que parfois, je crois que j'ai tout transformé), ce piano au creux de leur lien, j'aurais voulu le brûler.
Des tiroirs de ce bureau, j'ai volé des boutons de manchette, en forme de clés de sol. Je n'ai pas osé prendre la menue monnaie dans le fond, j'ai juste lu quelques documents légaux pour peut-être découvrir un secret familial pourri. Tout était si parfait. Je suis redescendue. La mère, cheveux courts noirs, les yeux serrés, les rides brunes de soleil du sud de la France, ses ongles blancs, ses petits mocassins au rebord doré, la mère m'attendait en bas de l'escalier.
Je descendais préparant mon mensonge. Le film continuait. Je cherchais les toilettes, dis-je. Je venais à ce cours depuis déjà quelques mois. Personne n'a cru à cette phrase bateau. Elle me montra la porte des toilettes que je connaissais bien. J'y allais, fermant la porte derrière mon mensonge et mimant de pisser en prenant mon temps à chaque geste inventé. Je tirais la chasse et sortais, avec une allure plus fière car je devais porter mon mensonge. La mère s'excusa pour la pause involontaire et me fit jouer une fugue que je devais apprendre depuis des semaines. Finalement, je n'ai pas réussi à la jouer, je m'évertuais à copier, à mimer sans jamais sentir ma voix à travers elle, pourtant cette fugue était belle et enjouée. C'est celle que Maxime Leforestier chante dans une petite chanson fugue, justement. à la fin du cours, j'ai payé les 100 francs, j'ai salué la mère. Elle m'a alors dit que je devrais rappeler pour fixer un cours avec son fils car elle ne me donnerait plus cours, dorénavant a t-elle ajouté. Je suis partie.
Je n'ai évidemment plus rappelé le fils ou cette maison. Je changeais de trottoir lorsque je devais rejoindre le café de mes grand-parents venant de cette maison maternelle écrasante, toujours en travaux.
J'ai pendant quelques temps gardé les 100 francs que ma grand-mère me donnait pour ce cours pour acheter des peluches, des gadgets, des conneries, des cadeaux pour les potes.
Un jour, ma grand-mère a croisé une voisine qui... Ce fut la guerre, j'ai encore menti. J'ai encore menti. Je n'ai plus jamais touché un piano de ma vie. (je sais quel drame cette phrase invite, hein!).

Avant hier, lorsque P. jouait de cet instrument électrique magique fétiche amplifié d'une impression digne de Jethro Tull et Aphrodite's child, je l'enviais. Non pas qu'il jouait comme Vangelis ou Rachmaninov mais sa liberté, son jeu maladroit, ses dix doigts jouant comme s'ils savaient, même s'ils ne touchaient que les blanches. Ce jeu plutôt naïf, doux, m'a donné envie de partage, d'élan. J'ai refusé d'approcher pour dire, viens-on-boeuf-on-jazz-on-improvise-on-laisse-nos-phalanges-mélanger-les-notes-on-invite-on-croise-nos-sangs.
J'ai encore hésité (l'hésitation à la parole, au toucher, au mot est ma plus profonde incarnation, ma plus profonde frustration) et ce souvenir, diffus, radical est revenu pendant que j'étais assise à côté de P., muette, interdite, feintant le sourire pour par encore dire un truc triste, vieux, déprimant.

C'est tout mon rapport à la fête de la musique (pas celle du 21 juin), mon idée de la liberté, mon incapacité au lâcher faire, au laisser prise, c'est tout ce corps qui retient toujours tout, alors que la casserole bouillonne, que le couvercle déborde. Une partition déjà jouée se joue.

C'est la musique qui m'a fait écrire, c'est sous musique que j'écris.
Mais ma mémoire est morte, je ne retiens aucune parole de chanson et ce depuis toujours, je n'ai toujours retenu que les impressions des chansons, des morceaux et quelques noms de groupes et chanteurs pour briller.
Je suis dans une imperceptibilité radicale, une aperception venimeuse.
Je ne retiens rien du dehors puisque le mensonge, la peur et les souvenirs encombrent ce dedans, enflé, peu compressible.

L'an passé, lors d'une session "Deleuze/Guattary" pendant mon stage de butô, F. a parlé du devenir imperceptible et du devenir intense. Les deux visions me paraissaient inabordables, analgésiques. Aujourd'hui, ce vide que le physicien de cette conférence d'hier mentionnait comme un début, au contraire du néant qui serait une fin, ce vide m'attire pour ce qu'il permet pour un avenir changeant.
Les aborigènes pensent que l'avenir est derrière puisqu'on ne le voit pas, puisqu'on ne sait rien de lui et qu'on marche à reculons, finalement. Cette image me convient pour ce que je vis (sans choisir) depuis des semaines. Et quand je dis qu'elle me convient, cela ne signifie absolument pas que c'est évident et facile, mais c'est la seule "souche" que je reconnais comme chose utile pour l'instant qui se dit présent.

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