11/05/2017

Un dormeur du val... parmi d'autres.

"Je suis un homme qu'on ne voit pas. Non, rien de commun avec ces fantômes qui hantaient Edgar Allen Poe ; rien à voir, non plus, avec les ectoplasmes de vos productions hollywoodiennes. Je suis un homme réel, de chair et d'os, de fibres et de liquides — on pourrait même dire que je possède un esprit. Je suis invisible, comprenez bien, simplement parce que les gens refusent de me voir. Comme les têtes sans corps que l'on voit parfois dans les exhibitions foraines, j'ai l'air d'avoir été entouré de miroirs en gros verre déformant. Quand ils s'approchent de moi, les gens ne voient que mon environnement, eux-mêmes, ou des fantasmes de leur imagination — en fait, tout et n'importe quoi, sauf moi. Mon invisibilité n'est pas davantage une question d'accident biochimique survenu à mon épiderme. Cette invisibilité dont je parle est due à une disposition particulière des yeux des gens que je rencontre. Elle tient à la construction de leurs yeux internes, ces yeux avec lesquels, par le truchement de leurs yeux physiques, ils regardent la réalité. Je ne me plains pas, je ne proteste pas non plus. Il est parfois avantageux de n'être pas vu, encore que, dans l'ensemble, cela vous porte plutôt sur les nerfs. Et puis, aussi, ces gens dont la vision est mauvaise se cognent à vous sans arrêt. Ou même, il vous arrive souvent de douter réellement de votre existence. Vous vous demandez si vous n'êtes pas simplement un fantôme dans l'esprit d'autrui. Disons, un personnage de cauchemar, que le dormeur essaye désespérément de détruire."

Raph ELLISON - Homme invisible, pour qui chantes-tu?, traduit de l'américain par Magali et Robert Merle, Paris, Grasset, «Les Cahiers rouges», 1969.

Anaïs Boudot - Sans titre, Série “ Fêlures “, 2014.jpg

Les commentaires sont fermés.